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« Toujours le nez sur son ordinateur ou le téléphone collé à l'oreille. Parfois, il ne déjeunait même pas » (iStock)

Par Corinne Dillenseger

Publié le 22 juin 2022 à 7:00

 

« J'aurais dû me douter que j'allais travailler avec un bourreau de travail dès mon entretien de recrutement, se souvient Sybille, alors responsable marketing junior chez un concessionnaire automobile. Sa poubelle était pleine de gobelets de café, il envoyait des mails en même temps qu'il m'écoutait et jetait un oeil sur son téléphone à chaque notification ». A l'époque, la jeune femme avait trouvé cette attitude « plutôt impressionnante ». Elle a fini par comprendre et à déchanter.

 

Des symptômes qui ne trompent pas

 

Le matin, son manager était là avant tout le monde et le soir était le dernier à partir. « Toujours le nez sur son ordinateur ou le téléphone collé à l'oreille. Parfois, il ne déjeunait même pas, se rappelle Sybille qui a fini par se remettre en cause. Devais-je arriver et quitter le bureau en même temps que lui ? S'il travaillait autant, était-ce parce que moi je ne travaillais pas assez ? » La jeune responsable culpabilisait même lorsqu'elle prenait une pause ou posait ses congés. « Lui n'en prenait jamais. Pourtant il avait une famille ! »

 

Sans oublier ces rapports de benchmark commandés le vendredi et à rendre le lundi matin et qui au final, ne satisfaisaient jamais son boss. « Il corrigeait, raturait, annotait, semblait toujours mécontent. Là où je synthétisais, il en rajoutait. Je ne savais plus ce qu'il attendait de moi. » 

 

Pour Sybille, la goutte d'eau est tombée un dimanche à 15 heures lorsqu'elle a reçu deux SMS de son manager. « Il n'était pas utile que j'y réponde, mais il me les avait tout de même envoyés. Ne pouvait-il pas attendre lundi pour m'en parler ? N'avait-il donc pas mieux à faire pendant son week-end ? » s'était étonnée la jeune femme.

 

Le travail comme une drogue

 

Hervé Cazaux connaît bien ces workaholics, contraction du mot anglais « work » (travail) et « alcooholic » (alcoolique). Il les a côtoyés lorsqu'il travaillait au sein du groupe Accor et les aide depuis plus de quinze ans à se libérer de ce qui s'avère être une addiction. « Ce sont des perfectionnistes pathologiques, résume l'expert. Ils sont très exigeants avec eux-mêmes, ont du mal à travailler en équipe, à montrer leur reconnaissance, à déléguer car le travail des autres n'est jamais assez bien réalisé. Ils passent donc du temps à tout contrôler, seuls dans leur coin ».

 

Impossible pour eux de s'imposer des limites. Une tâche doit être réalisée sinon elle tourne à l'obsession. « Ces personnes n'ont que le travail dans leur existence. Elles se rattachent à ça car elles n'ont pas de vie à côté. En même temps, elles ne font rien pour en avoir car elles passent leur temps à travailler », observe Hervé Cazaux. Un vrai cercle vicieux.

 

Ces accros du boulot en viennent à négliger leur santé : ils sautent les repas, dorment peu ou mal, sont stressés, anxieux, n'arrivent pas à se détendre même lorsqu'ils sont en famille ou avec des amis, ne pratiquent pas de sport... Bref, ils frôlent le burn-out . 

 

Le pire, c'est qu'ils sont dans le déni le plus total. « Ils pensent que leurs collaborateurs les admirent, qu'ils sont appréciés par leur hiérarchie, qu'ils doivent leur poste à cette incroyable capacité à travailler, que c'est une chance. Or, ils sont en souffrance et s'obstinent à bosser encore plus pour ne pas la ressentir », analyse le coach.

Rester ou partir ?

 

Difficile dans ces conditions de côtoyer un boss workaholic et encore plus de tenter de le changer. « Vous risquez de vous épuiser et de partir en burn-out avant lui, prévient Hervé Cazaux. C'est à lui d'admettre qu'il a un problème et de se faire aider par un thérapeute. »

 

Sybille a tenté le tout pour le tout. Pas question pour la jeune responsable marketing d'être aussi disponible et investie que son manager. « J'ai pris mon courage à deux mains et je lui ai dit qu'il ne devait pas se baser sur mon nombre d'heures pour évaluer mon efficacité, et que ma vie personnelle était aussi importante que ma vie professionnelle ». Mal lui en a pris. Son n + 1 lui a rétorqué qu'elle pouvait toujours partir si sa façon de travailler ne lui convenait pas.

 

La jeune femme a très vite trouvé du travail ailleurs. Elle a intégré le service marketing d'une grande compagnie d'assurance. « Ma cheffe bosse beaucoup, mais elle sait aussi fédérer, déléguer et me faire confiance. En plus, elle me tire vers le haut. » Tout le contraire d'un workaholic !

 

Corinne Dillenseger

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“Les femmes se mettent trop souvent en retrait pour de fausses raisons”

Plus d'une fois, elle a douté de ses compétences. A commencer, paradoxalement, quand elle est sortie, en 2015, de la prestigieuse école d'ingénieurs CentraleSupélec. Le fait d'être l’une des rares femmes à choisir la voie du développement Web donne à Aurore Malherbes, 29 ans, le sentiment de ne pas être à sa place. «Dès mon premier boulot, je me suis dit que j'étais moins forte que tous ces geeks qui s'amusaient à démonter leur ordinateur», se souvient cette Lilloise d'origine.